
Le symbole ∞ fait partie de ces signes que tout le monde reconnaît sans forcément savoir d’où il vient. Ce huit couché, présent sur les bijoux, les tatouages et les manuels de mathématiques, porte un nom précis : le lemniscate. Son histoire mêle géométrie, philosophie et conventions typographiques, et sa signification varie selon le domaine où on l’emploie.
Le lemniscate avant les mathématiques : un motif plus ancien qu’on ne le pense
Vous avez déjà remarqué que la forme du huit couché apparaît un peu partout dans l’art ancien ? Nœuds rituels celtes, ornements romains, rubans entrelacés sur des poteries : ce motif circulait bien avant que les mathématiciens ne s’en emparent.
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Plusieurs historiens des mathématiques nuancent aujourd’hui l’idée selon laquelle John Wallis aurait inventé le symbole ∞ à partir de rien. Des chercheurs comme Eleanor Robson (University College London) rappellent que des signes proches existaient déjà dans des contextes non mathématiques, sous forme de rubans ou de ligatures. Wallis, en 1655, aurait donc réinterprété un motif graphique déjà diffusé plutôt que créé un symbole entièrement nouveau.
Cette nuance change la perspective. Le signe infini ne naît pas d’un éclair de génie isolé. Il émerge d’une longue tradition visuelle où la boucle sans fin représentait déjà, intuitivement, l’absence de limite. Pour approfondir la signification du signe infini, cette filiation entre ornement et abstraction mathématique mérite d’être gardée en tête.
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John Wallis et l’entrée du symbole ∞ en mathématiques
En 1655, le mathématicien anglais John Wallis introduit le signe ∞ dans son ouvrage De sectionibus conicis. Pourquoi ce choix graphique ? Aucune certitude absolue. Plusieurs hypothèses coexistent.
La première relie le symbole à la ligature latine du mot « mille » (CIƆ ou M), qui servait déjà à exprimer une très grande quantité. La seconde y voit une référence à la courbe géométrique que Jacques Bernoulli nommera plus tard « lemniscate » (du latin lemniscus, ruban). Wallis a donné au signe un usage formel que personne n’avait fixé avant lui.
Ce qui rend son apport décisif, ce n’est pas la forme elle-même, mais le fait de l’avoir associée à un concept mathématique précis. Avant Wallis, l’infini restait une idée philosophique ou théologique. Après lui, il devient un outil de calcul, utilisable dans des formules et des raisonnements.
Le nom « lemniscate » et la courbe de Bernoulli
Le terme lemniscate désigne d’abord une courbe géométrique étudiée par Jacques Bernoulli à la fin du XVIIe siècle. Cette courbe, tracée dans un plan, ressemble à un huit couché. Son équation produit deux boucles symétriques qui se croisent en un point central.
La courbe et le symbole partagent la même forme mais pas la même fonction. L’une est un objet géométrique avec des propriétés mesurables. L’autre est une notation, un raccourci pour dire « sans limite ». Les deux se sont nourris mutuellement : la courbe a popularisé la forme, et le symbole a donné au mot lemniscate une seconde vie en dehors de la géométrie pure.
Ce que le symbole ∞ signifie vraiment en mathématiques contemporaines
Contrairement à ce que suggère l’usage courant, le signe ∞ ne représente pas un nombre. On ne peut pas l’additionner, le multiplier ou le comparer à un entier comme on le ferait avec 7 ou 42. C’est une convention d’écriture, et son sens change selon le contexte mathématique.
- Infini arithmétique (réels étendus) : utilisé dans les limites et les intégrales impropres, il indique qu’une valeur croît sans borne. Quand on écrit « limite quand x tend vers ∞ », on ne dit pas que x atteint l’infini, mais qu’il dépasse tout seuil fixé.
- Infini cardinal (théorie des ensembles) : ici, ∞ renvoie à la taille d’un ensemble. Georg Cantor a montré qu’il existe plusieurs « tailles » d’infini. L’ensemble des nombres entiers et l’ensemble des nombres réels sont tous deux infinis, mais pas de la même manière.
- Infini en théorie de la mesure : les ouvrages de référence récents insistent sur le fait que le symbole ∞ n’est pas toujours le même objet selon la branche des mathématiques. Une intégrale qui vaut ∞ et un ensemble de cardinal infini ne partagent que la notation.
La norme ISO 80000-2:2019, qui encadre la typographie mathématique, précise d’ailleurs que le signe ∞ doit être réservé aux limites, intégrales impropres et valeurs étendues. Elle déconseille son emploi pour noter de « très grands nombres » en calcul numérique ou en ingénierie.

Symbole d’amour, d’éternité, d’équilibre : les significations au-delà des maths
Le signe infini a largement débordé du cadre mathématique. On le retrouve gravé sur des bijoux, tatoué sur la peau, imprimé sur des vêtements. Dans ces usages, il porte des significations liées à l’amour éternel, à l’harmonie ou au mouvement cyclique de la vie.
Cette polyvalence tient à la forme elle-même. Deux boucles symétriques reliées par un point central évoquent naturellement l’idée d’équilibre entre deux forces. Le mouvement continu, sans début ni fin, se prête à des lectures spirituelles ou sentimentales.
Pourquoi le signe infini plaît autant comme symbole personnel
Plusieurs raisons expliquent son succès dans le monde des bijoux et du tatouage :
- Sa simplicité graphique le rend lisible à toutes les échelles, du pendentif discret au tatouage visible.
- Il se combine facilement avec d’autres symboles (cœur, prénoms, plumes) pour personnaliser le message.
- Il porte une idée universelle sans appartenir à une religion ou une culture unique, ce qui le rend adoptable par tous.
Le signe fonctionne comme un condensé visuel. Il dit, sans mot, que quelque chose dure, que deux éléments restent liés, que le mouvement ne s’arrête pas. Cette capacité à condenser un concept abstrait en une seule courbe explique pourquoi il traverse les époques et les usages.
Le lemniscate reste, au fond, un cas rare de symbole qui a réussi sa double vie. Notation rigoureuse dans un manuel de calcul, il devient signe d’éternité sur un bracelet. Sa force tient à cette boucle sans fin qui parle aussi bien à un mathématicien qu’à quelqu’un qui cherche un tatouage chargé de sens.